Thomas Ruyant, concentré

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_bo_6802Le skipper du monocoque du « Souffle du Nord pour Le Projet Imagine », actuellement 11ème de la huitième édition du Vendée Globe, réalise un début de parcours à la hauteur de ses espérances. Ce matin, Thomas Ruyant, contrairement aux sept premiers au classement général qui filent à grande vitesse vers Bonne Espérance, est englué dans une vaste zone anticyclonique. Alors qu’il navigue actuellement dans des latitudes nouvelles pour lui, le bizut nordiste de 35 ans, ambassadeur de tous ceux qui s’engagent pour les autres, répond à nos questions sans filtre…

1) Après plus de 15 jours en mer et un début de Vendée Globe mené tambour battant, comment te sens-tu physiquement ?

Ca va ! Je n’ai pas la même patate dans les bras qu’au début du Vendée Globe mais j’ai encore la pêche. Quand je passe du grand spi à mon J2 puis du J2 au code 0, je change d’amure, je matosse… Ce n’est pas de tout repos. Nous manipulons de grandes voiles. J’essaie de décomposer un maximum mes manoeuvres en regardant mes check-list. Je me prépare au mieux à chaque fois de façon à ne pas partir à la faute. Il n’y pas de hasard. Je me sens bien techniquement et plutôt lucide. Du côté de mon sommeil, je ne dors pas la journée car il fait très chaud. Cette nuit, j’ai dormi 5 heures en allant à la bannette une heure, dès que je le pouvais. Je mets des alarmes pour me réveiller. Ce matin, je me suis concocté un petit bonheur culinaire avec des tortillas et de la confiture. J’ai encore quelques produits frais comme des fruits et des légumes. Bref, mon état de forme est ok !

2) Dans trois jours, tu vas battre ton record de jours passés en mer en solitaire. Un cap psychologique ou pas ?

Je n’y pense pas une seconde. Je suis totalement focalisé sur mon premier Vendée Globe, sur la marche de mon bateau. Je suis très concentré sur la course, l’aventure, la compétition. Je me sens en phase avec moi-même et mon monocoque.

3) Peux-tu nous parler de ton bateau ? On imagine, tout de même, qu’il y a un peu de bricolage à bord…

Non, mon Souffle du Nord est impeccable. J’ai un check total à effectuer dans la journée, une gaine d’emmagasineur à réparer et quelques connexions de mon « fleet » à revoir. Nous avons réalisé un gros travail avec mon équipe depuis le printemps 2015. J’ai l’impression que cela paie même si nous ne sommes jamais à l’abri de gros problèmes techniques sur ce genre d’aventure. Le boulot effectué avec mon ami – coach Tanguy Leglatin est bénéfique. J’ai appris à faire les choses dans l’ordre mécaniquement sans me jeter sur une manœuvre ou sur autre chose. Enfin, il faut dire que nous avons eu des conditions météorologiques clémentes depuis le départ.

4) Revenons sur tes choix de voiles. Tu n’as pas de génois J1 à bord ce qui t’a handicapé après le pot au noir. Peux-tu nous parler de ta voile magique pour le sud ?

Nous avons décidé, avant le départ, de ne pas embarquer de J1. Cette option nous a amené, avec la voilerie All Purpose, à travailler une voile de tempête dont le nom de code est « la mule ». Elle va me servir dans le Grand Sud quand on rencontrera du vent fort au portant. Elle ressemble un peu à la fameuse trinquette de Michel Desjoyeaux et de François Gabart, mais avec d’autres spécificités dont son point d’écoute.

5) Il y a maintenant deux courses avec les leaders et vous, calés dans un autre système météorologique et dans l’obligation de contourner l’anticyclone. Quelle est ton analyse ? Combien de temps passes-tu à la table à cartes ?

Actuellement, je suis dans la pétole. Nous savions depuis quelques jours que les leaders allaient pouvoir s’en aller avec la dépression. Je suis, de mon côté, tout comme Jean Le Cam et Jean-Pierre Dick, voir Yann Eliès, en train de jouer avec le front de la dépression des leaders. Je me suis décalé pour passer au vent de ce front. Nous allons progresser tout doucement vers Bonne Espérance avec le centre de l’anticyclone qui bouge. Nous allons avoir une transition compliquée à venir. Ensuite, dès le 24, ça va accélérer au portant. Je passe donc beaucoup de temps à étudier les fichiers météo, le positionnement du front. J’ai, je pense, empanné au bon moment et je vais avoir quelques jours difficiles.

6) Tu es 11ème au classement général. Quel est ton objectif à moyen terme ? Revenir sur Jean Le Cam et Jean-Pierre Dick ou faire ta course en contenant tes poursuivants ?

Je relativise les choses. Cela ne s’étire pas tant que ça avec Jean et Jean-Pierre. En revanche, j’ai allongé la foulée par rapport à Kito de Pavant. Il y a encore quatre océans à venir. Je suis dans le même système que Jean. Je suis heureux d’être aux portes du top 10 et il va se passer encore de multitudes changements au classement général.

7) Tu es en avance sur les points de passage de François Gabart, vainqueur de la dernière édition, t’y attendais-tu ?

Nous n’avions pas obligatoirement les mêmes conditions mais cela veut, peut-être, dire que je vais boucler un Vendée Globe en moins de 80 jours et ça c’est la classe !

8) C’est l’océan indien pour bientôt, une première pour toi. Comment t’y prépares-tu ?

Encore une fois, je suis très concentré. Je regarde les prévisions. Dans 10 jours, quand on sera au-delà du cap de Bonne Espérance, à priori, on devrait avoir 40 à 50 nœuds. On entrera dans le dur du Vendée Globe. Cela ne me fait pas gamberger.

9) A terre, Frédérique Bedos et l’équipe de L’ONG Projet Imagine, tes mécènes et supporters – les forces vives du Souffle du Nord ! – te suivent intensément, au quotidien. Peux-tu nous en parler ?

Je pense à eux, tous les jours, même si je dois dire que je me sens véritablement en décalage avec la terre, quasi en introspection. Je reçois des messages d’encouragements avec beaucoup de plaisir mais je suis réellement autocentré. Dans les phases difficiles, je pense aux héros Imagine et à toutes ces personnes qui s’engagent. Actuellement, je m’engage à ma façon, seul au milieu de l’Atlantique.


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