Ruyant sans faux fuyant

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A quelques jours, heures, du départ, Thomas Ruyant continue de se laisser porter par la vague montante de son premier Vendée Globe. Il absorbe pêle-mêle et avec une déconcertante innocence la ferveur de ses amis, supporters et milliers d’inconnus, ainsi que l’inévitable tension née d’un compte à rebours qui égraine chaque jour plus rapidement les minutes vers le 6 novembre fatidique… Réflexions d’un bizut tout en self contrôle.

Ferveur 

Les échanges avec le public font partie du jeu. L’accueil aux Sables est très sympa, mais parfois un peu pesant. J’ai fait une coupure la semaine dernière afin de retrouver mon quotidien, ma famille. 

Bateau 

« Le Souffle du Nord pour Le Projet Imagine » est prêt. Le gros dossier, c’est la météo, que je travaille chaque jour avec Christian Dumard. Il faut aussi caler tous les outils de production vidéo avec Lucas (Montagne), car nous serons en direct au moment du départ dimanche prochain (avec 4 autres bateaux). On peaufine… et Laurent Bourguès, mon bras droit est aux affaires, avec le reste de l’équipe, Loïc, Simon et Marine.

Stress 

Le stress monte doucement. Je suis encore très détendu et bien reposé. J’essaie de rester dans ce sentiment un peu décalé, afin de ne pas perdre trop d’énergie. Je prends les choses avec beaucoup de distance… Je n’ai jamais eu recours à la sophrologie, mais j’ai mes propres techniques pour prendre le recul qui repousse le stress… La boule au ventre viendra dimanche. On connaît et on accepte. Mes souvenirs de ma première Mini Transat me reviennent. J’étais novice, ici je suis bizut… L’appréhension est un peu la même qu’en 2007. Comme dans toute compétition sportive, mes matchs de hockey ou courses de fond, on a la boule au ventre jusqu’au coup de canon libérateur…

Partir pour apprendre

Cela fait seulement un an et demi que je navigue en IMOCA. Je mesure ma chance d’être au départ si vite d’un Vendée Globe… Je suis heureux d’être sur ces bateaux magiques mais j’ai encore tellement à apprendre. Ce Vendée Globe va me permettre de poursuivre ma formation, mon apprentissage de ce type de bateau, pour être encore meilleur à l’avenir. Ce sera aussi un tour du monde formateur…

Concurrence

Je ne regarde pas trop la concurrence. J’apprécie à sa juste valeur ma chance d’être au sein de cette superbe flotte avec un super bateau… Je n’ai rien à envier aux autres. Je les admire, car je suis entouré de très grands marins. Il y a un grand écart entre les gros projets et les autres. Je me situe dans le peloton. Il y aura des matchs dans le match. Les foilers iront très vite, mais iront-ils jusqu’au bout ? Il y a toutes sortes de budget dans cette flotte, donc on peut jouer d’égal à égal avec un certain nombre de bateaux de la même génération, et ce sont les hommes qui feront la différence. Ce sera rapide car il y a une grosse émulation entre tous les protagonistes. Il y a des aventuriers mais beaucoup de grands compétiteurs. Je m’attends à du sport, du match, de l’action…

Casse

Il y en aura… on n’a rien laissé au hasard. On a anticipé au maximum, mais il y a tant de domaines à maîtriser. J’ai emmagasiné un max d’informations techniques et il me sera possible de contacter Laurent pour tout souci compliqué. C’est l’hydraulique (système de quille) qui m’apparait comme le plus complexe à gérer.

Foils 

C’est très excitant de voir ce qui va se passer avec les bateaux à foils. C’est la grosse inconnue de la course. On comptera les bouses à la fin de la foire. On sait que les foils représentent l’avenir, en multis comme en mono. C’est passionnant à suivre, même si on n’est pas encore concerné. On va observer leur utilisation, en fonction des tempéraments des marins. Dans moins de 15 noeuds et au près, on sera à armes égales, mais au delà, ils vont plus vite… PRB (Vincent Riou), très optimisé, pourra tirer son épingle du jeu. Il y aura des subtilités dans les trajectoires aussi, avec des angles de navigation de plus en plus fermés. Sans foils, on va moins vite, mais les trajectoires seront similaires. Si l’on change de système météo, les trajectoires seront impactées forcément. Yann Eliès me parait très proche des foilers, comme PRB et SMA (Paul Meilhat), grâce à une optimisation permanente de son Groupe Queguiner.

Plan de route 

Je me projette sur ce que je connais, la descente de l’Atlantique nord et sud. On maîtrise bien cette première partie. Pour la suite, ce sera l’inconnue pour moi. Je ne sais comment je naviguerai. Cela dépendra de ce qui se passe dans le peloton,  groupé ou non… J’aimerai tenir le rythme des bateaux de la génération 2007, « matcher » avec les Le Cam, De Pavant, Delamotte… On saura très vite ce que sera le tempo de la course. Je n’ai pas une expérience immense en IMOCA et en solo sur de longs parcours et il y a une grosse part de découverte en ce qui me concerne. Je ne pars pas la fleur au fusil. La météo décidera de notre attitude, agressive ou conservative. Mais la route est longue, il ne faut pas se cramer d’entrée. J’ai un bon bateau, j’ai affaire à des marins qui vont aller vite tout de suite, donc il ne faudra pas traîner…

La chance

Il y a traditionnellement beaucoup d’abandons sur un Vendée Globe, et la chance est un facteur important. Il faut être vigilant tout le temps et particulièrement en certains points du globe, cap Finisterre, au large du Brésil avec tous ces pêcheurs sans AIS… On va naviguer au radar ! Je ne maîtrise pas tous les paramètres techniques, mais on a bien défriché tout cela avec Laurent. On a fait des formations mécaniques, électroniques, hydrauliques, composites. J’ai tout essayé au moins une fois. On sait qu’on aura des soucis techniques, et il me faudra avoir la ressource pour réparer, avec l’aide de Laurent au téléphone le cas échéant. Je n’emporte pas de grigri à bord. Il y aura des surprises, un cadeau de mon fils, quelques plaisirs gastronomiques pour les temps forts de la course, des photos de mes proches, musique, films…

La solitude 

J’ai toujours bien fini mes transats. Ma plus longue course est la Mini, avec 21 jours seul en mer, mais en 6,50 mètres, ça compte double ! J’étais bien, j’aurais pu en faire plus. Donc pas d’appréhension sur la durée. Il y a tellement d’adrénaline pour nous tenir en alerte. L’appréhension, la peur, la curiosité, tout se mélange… Je suis aussi très intéressé par les problématiques environnementales, et je sais que je vais être en première ligne pour observer l’état de la planète mer. Je n’ai en revanche pas de curiosité particulière vis à vis des icebergs (rire)…

Courir pour une idée

Le Souffle du Nord, ce sont 170 mécènes qui s’effacent volontairement pour laisser la visibilité à une ONG, Le Projet Imagine fondé par Frédérique Bedos. Ce projet est né dans ma région, les Hauts-de-France, mais il y a du monde qui pousse derrière. 450 personnes descendent pour me soutenir dimanche ! Ils vont mettre le feu. C’est une pression différente d’un sponsoring classique. C’est une émulation très positive. Je suis le premier à être impacté par les messages de l’ONG Le Projet Imagine. Je suis un porte drapeau et cela me touche, m’enrichit humainement avec toutes ces rencontres. Je suis conscient de porter un projet utile, qui fait bouger les choses…

Réussir un Vendée Globe 

La polyvalence est la clé ! C’est ce qui m’a plu depuis deux ans, toucher à tout pour être prêt, en technique comme en navigation. Puis débrancher le cerveau… Pour savoir attaquer sans état d’âme. Ne pas se poser trop de questions. Etre réfléchi en anticipation, et après, savoir se lâcher, pour assumer la puissance et la vitesse des bateaux.

Notoriété

C’est sympa, mais je prends de la distance avec  cela. C’est tellement éphémère! Ce qui se passe aux Sables est disproportionné. Le soufflé de la notoriété redescendra très vite.

Attentes

Etre bien en mer. Aller chercher les moments de bonheur en mer et aller au bout de ce gros défi, franchir les caps mythiques, être Cap Hornier, revenir aux Sables !

Pronostique

1- Josse 2- Riou 3- Eliès